Dérives de l’Escaut

Sur les berges de l'Escaut à Cambrai © Gérard Lorriaux 2010

(…) J’ai toujours connu l’Escaut (et pas seulement pour l’avoir vu quinze ans durant quotidiennement en ouvrant les volets de ma chambre, quand j’habitais à Eswars). Le fleuve qui traversait l’ancienne et vaste forêt charbonnière a été utilisé pour la navigation fluviale au moins depuis l’antiquité romaine, et peut-être dès le  néolithique sur des pirogues. Je me souviens du récit que Robert Louis Stevenson fait de sa descente en canoë. L’Escaut a longtemps servi de frontière naturelle  entre la France et le Saint Empire romain germanique, tout en jouant un rôle déterminant dans le développement économique et politique de la Flandre, du Brabant et du Hainaut du Haut Moyen Âge à nos jours. Vauban l’utilisa pour défendre les places fortes de Valenciennes, Bouchain, Condé-sur-l’Escaut et Cambrai ; en 1870 il servit à arrêter les Prussiens. Et sitôt la guerre, en 1871, après de longs travaux de canalisation, il fut classé navigable à partir de Cambrai jusqu’à la mer. Si nombre de ses anciens méandres et bras-morts ont été comblés, l’Escaut constitue désormais le canal à grand gabarit Dunkerque-Valenciennes-Belgique et le port de Valenciennes, troisième port fluvial du Nord/Pas-de-Calais après Dunkerque et Lille, fait état d’un trafic de plus de 800 000 tonnes par an.
Un creuset stendhalien – de rouge et de noir – que j’ai bien connu adolescent, quand le ciel s’empourprait soudain aux coulées de fonte, qu’il fallait tout à coup rentrer les draps épindus dans l’gardin, pour les prémunir des fumées et des escarbilles.

Quels souvenirs au sortir de Denain ou de Trith-Saint-Léger que ces files de wagons transportant vers les laminoirs des lingots d’acier de plus de dix tonnes chaque rougeoyants sous la neige!… De Cambrai à la frontière belge, l’Escaut fut et demeure le complice accueillant de l’activité sidérurgique. Du feu et des étincelles continues des laminoirs, des aciéries. Une vallée riche et fertile, berceau d’un développement exceptionnel de l’industrie du métal, dont il reste aujourd’hui un maillage dense de friches en reconversion, cicatrices non refermées, plaies, blessures. De cette voie de communication remarquable, au potentiel encore insuffisamment exploité, demeure aujourd’hui l’espoir de participer à la future liaison Paris-Mer du Nord. C’est une région – je parlais d’oekoumène, mais il conviendrait de parler comme le fait mon ami Pierre Bouvier, par ailleurs membre de notre comité scientifique, d’«ensemble populationnel cohérent» –, d’où surgit maintenant la volonté d’un renouveau, l’espérance d’un fructueux futur. Cette reconstruction d’une identité positive passe par une revalorisation de l’image de ces villes, souvent frappées de récession, parfois suspectes d’enlisement. C’est dans cette optique que notre festival ambitionne de donner une autre image de cette région, un autre éclairage sur ces femmes et ces hommes qui ont fait et font l’histoire de l’Escaut.

L’Escaut de nos jours, après de difficiles transitions, cherche à s’octroyer un nouvel avenir. La perspective prochaine d’une liaison nouvelle vers la région parisienne lui concéderait un rôle majeur dans la relation entre l’Île-de-France et les grands ports du nord de la Belgique et de la Hollande, retrouvant ainsi le rôle économique prépondérant auquel il est en droit d’aspirer, au regard de la géographie et de l’histoire. (…)

Alain (Georges) Leduc, commissaire général du festival.
Extrait du texte d’introduction

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